-Assis toi, Tyana, faut qu'on
parle,
annonçai-je, dès qu'elle eut
fermé la porte.
Nous revenions de l'épicerie. Le dîner gisait dans le sac en papier qu'elle portait : une boîte de haricots, des steaks hachés et des pèches aux sirops en conserves. A l'annonce que je lui fis, elle posa le tout sur le carrelage noir et baissa les sourcils. Son inquiétude était palpable et ma patience à zéro.
C'est la mâchoire contractée que je lui ordonnai de se dépêcher. Ma ténacité s'affaiblissait incontestablement, je le savais pertinemment, et ne faisait rien pour y remédier. De jour en jour, de semaine en semaine, mon esprit, affamé de réponses et gavé de peur hautement calorique, me jouait de nombreux tours. Tyana subissait cette transe, je le savais, mais ne pouvait rien y faire, malheureusement pour elle. La pauvre.

-Ca ne va plus...,commençai-je, m'efforçant d'avoir l'air accablé.
-Yan', écoute, si tu fais référence à tout à l'heure...
-Laisse moi finir, tu veux...
-Je t'ai écouté, Yan', je suis sortie !
Cette fois-ci, la colère gicla hors de moi. J'étais au plus bas, mais mon obsession, elle, grimpait les échelons vers la folie. J'ai presque hurlé.
-NE DIS PAS N'IMPORTE QUOI ! Tu me prends pour le Roi des Cons ?! Et arrête de te justifier, bon sang ! Je t'ai déjà dit mille et une fois de ne pas traîner dans les lieux publics, ne me le fais pas répéter encore ! Bon sang mais QUAND VAS-TU COMPRENDRE ?! Tu ne te rends pas compte du risque que tu m'as fait courir, là !
Tyana plissa les yeux sous l'effet de mes paroles.

-Alors pour toi, dit-elle presqu'en rigolant, comme si elle se moquait de moi. Pour toi, il ne faudrait pas qu'on reste plus de dix minutes dans un endroit où il y a des gens civilisés ?
-En quelque sorte..., répondis-je, plus calme.
-Yaniis, tu perds la boule, sérieusement !
-PARDON ?! QU'EST-CE QUE...?!, braillai-je, retrouvant ma précédente haine.
-Tu sais très bien de quoi je parle ! C'est plus possible cette situation ! Au début, quand on commençait à peine à être en cavale, okay, je comprend ! Mais là ! Bon sang reviens sur terre ! Cela va faire trois ans qu'on s'est enfuit de la maison ! C'est daté, déjà ! Faut que tu te soignes, je sais pas moi, mais fais un truc, je ne supporte plus ! Je ne te supporte plus !
-Alors pour toi je ne suis qu'un malade mental ?
-Le prend pas comme ça, Fréro ! Je t'aime, tu le sais !, couina-t-elle.
-Mais ça t'allait ! Depuis que t'as dix piges, ça te va ! Pourquoi ça change ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi aujourd'hui ?
-Parce que tu veux encore déménagé ! Tu avais bu, hein ?, tu bois toujours avant de me dire ça ! Ecoute, Yan', grandit un peu ! Tu sais très bien que je n'ai plus dix ans. On ne peut pas continuer à s'enfuir ! J'ai besoin de respirer et de m'habituer à cet endroit un minimum.

-Tu me blesses, Tyana, vraiment ! Je suis ton Big Brother, je dois te protéger ! Hors de question qu'on reste là ! TU M'ENTENDS ? C'est impossible ! C'est dangereux ! Les gens sont malsains ! Il nous veulent du mal ! Il faut faire comme on a toujours fait, on n'a pas le choix ! LA TAULE, LA TAULE !! C'est ce que tu veux ?!, aboyai-je, ignorant les voisins.
-Arrête ! Ca suffit maintenant ! Tais-toi et essaie de te mettre à ma place ! Je ne tiendrais pas longtemps dans cette situation ! Ta vie ne me va plus !

-NOTRE VIE !
-Non ! J'ai bien dit ta vie! Tu ne penses qu'à toi ! Tu ne penses qu'à ce qu'il te faut, ce qui est le mieux pour ta petite personne ! Et moi, tu me laisses tomber, parce que pour toi, il est obligatoire que j'accepte tes décisions !
-PAS DU TOUT !
-Je n'en peux plus !, poursuivit-elle. Je suis fatiguée de courir !
-C'est bon, ça suffit ! Je ne supporte plus cette conversation ! Je sors prendre l'air !, criai-je en me levant.
***
Tyana soupira. Son frère devenait même clostrophobe dans leur propre chez eux. Chez eux qui ne le serais sûrement plus dans les mois à venir. Mais elle gardait espoir, avec de la persévérance et beaucoup de chance, son frère changerait. Elle évita toute remarque et fixa un point invisible, droit devant elle, en restant la plus froide possible.
***

-Tu ne me comprends pas, de tout manière !, grommelai-je en m'arrêtant une demi seconde.
J'ai senti les yeux de Tyana s'embuer, sa mâchoire se contracter et ses lèvres laisser échapper quelque chose qu'elle aurait mieux fait de garder pour elle :
-Gros con...
-QUOI ?! REGARDE-TOI, AVANT DE PARLER !!
Sur ce, je m'éloignai, laissant ma soeur cadette en phase à une profonde solitude, du moins, je l'espérais ; elle avait besoin de réfléchir un peu.

***
-J'te déteste, souffla-t-elle alors que la porte d'entrée venait de claquer.
Son frère avait peut-être assouvi à un de ses plus grands besoins, un besoin de libération intense, mais il avait en même temps perdu le peu d'esprit qu'il lui restait.
En tuant son père, Yaniis avait satisfait son désir sauvage de vengeance, de meurtre. Rien de bien ne s'était fait dans sa pauvre vie d'adolescent mal dans sa peau, mal avec les gens, et surtout mal-traité. Tyana avait toujours compris ce qu'il ressentait, alors qu'ils étaient enfants, mais Yaniis s'était cru seul, et il le croyait toujours, alors il s'était renfermé sur lui-même.
En enlevant la vie à son père, il avait anéanti et rendue folle leur mère. Et si Tyana en était là en ce moment, c'était parce qu'elle avait manqué d'une maman. Cette dernière purgeait en ce moment une peine de trente ans dans la prison ultra sécurisée de Plantow Valley, située à cinq heures de route d'ici.
Et même si Tyana se savait loin de son père, de sa mère, de son malheur, elle se sentait bien plus éloignée encore de son propre frère qui ne devait être qu'à deux patés de maisons. Seule, triste, folle, dégoutée de la vie, Lind Grend, trente-sept ans, gachait son existence dans une cellule. Tyana se sentit alors aussi mal qu'elle, en tout cas, elle le crut, comme si elle ressentait les peines de sa mère incarcérée. Depuis presque dix ans, elles n'avaient été aussi proches, même à une distance phénoménale l'une de l'autre.































